
🇵🇸 PALESTINE – voyage réalisé en janvier 2018
الخلیل

Au sud de la Cisjordanie, Hébron ou al-Khalîl en arabe est la ville palestinienne la plus peuplée. À une quarantaine de kilomètres de Jérusalem, elle peut tristement se targuer d’être autant disputée entre les deux peuples que la Ville sainte. Ici encore, c’est un lieu saint qui cristallise toutes les tensions, les désirs des uns et des autres paraissant irréconciliables.
Dans cet article, je vais essayer de revenir sur ma visite à Hébron de manière neutre, en racontant les faits tels qu’ils m’ont été présentés et en étant conscient de mes propres biais.
DANS CET ARTICLE
LA POUDRIÈRE D’HÉBRON
Ce lieu saint pour les juifs et les musulmans, les uns l’appellent la grotte de Makhpéla (מערת המכפלה), les autres l’appellent la mosquée Ibrahimi (الحرم الإبراهيمي). Pour tous, il s’agit de la sépulture du premier monothéiste Abraham, de son fils Isaac et de son petit-fils Jacob, ainsi que de leurs épouses respectives, que l’on vénère comme des patriarches pour le judaïsme, comme des prophètes pour l’islam.
Ce qui rend la situation à Hébron encore plus inextricable, c’est la présence de quelques centaines de colons juifs ultra-religieux installés en plein centre de la vieille ville, protégés par l’armée depuis leur installation en 1969.
L’une des pages les plus noires de la ville s’est écrite en 1994, quand un colon de Kiryat Arba s’est rendu à la mosquée et a ouvert le feu sur des fidèles en prières, tuant 29 d’entre eux. Cet attentat s’inscrit dans une longue série d’actions terroristes d’un camp comme de l’autre, qui sont un des facteurs du lent pourrissement de l’espoir de paix à deux États généré par les accords d’Oslo.
En 1997, Hébron a été placée sous administration palestinienne mais divisée en deux zones : H1 où vit la majorité de la population et H2, qui abrite le centre-ville, le caveau et les zones d’habitation juive. Les tensions religieuses et nationales sont exacerbées, et les affrontements entre les jeunes palestiniens et les soldats sont récurrents.
Pour ces raisons, je choisis de ne pas visiter Hébron par moi-même mais de prendre part à un tour organisé par l’auberge de jeunesse Abraham Hostel à Jérusalem. L’avantage, c’est que le tour est construit pour permettre aux voyageurs d’explorer les deux facettes d’Hébron : le côté arabe avec des guides palestiniens et la colonie israélienne avec un guide israélien.
Le rendez-vous est donné dans le hall de l’auberge. On rencontre Eliyahu, notre guide pour la partie israélienne de la ville, avant de prendre le tramway ensemble pour la gare routière centrale de Jérusalem. De là, on emprunte le bus Egged n°380, blindé, qui dessert les colonies du Goush Etsion (bloc de colonies autour de Bethléem), Kiryat Arba (la grande colonie à l’extérieur d’Hébron) et termine enfin son trajet juste au pied du caveau.

DU CÔTÉ PALESTINIEN
La visite commencera aujourd’hui du côté palestinien de la ville. Après avoir rencontré Mohammed, notre guide palestinien, on passe un checkpoint militaire et on se dirige vers l’entrée du caveau dédié aux fidèles musulmans. En fonction de la situation du moment, l’entrée est parfois interdite aux non-musulmans, mais ce jour-là, pas de soucis pour notre groupe. C’est l’une des rares mosquées palestiniennes que l’on puisse visiter.



Pour éviter les tensions directes, le bâtiment est hermétiquement divisé en deux espaces : une partie pour les musulmans, du côté des cénotaphes d’Isaac et son épouse Rebecca ; une partie pour les juifs, du côté des cénotaphes de Jacob et son épouse Léa. Abraham, la figure commune des trois religions monothéistes, repose quant à lui au milieu de deux espaces avec son épouse Sarah. Ils sont entourés d’un épais grillage, pour que les croyants du côté musulman comme du côté juif puissent s’en approcher.


On ressort rapidement de la mosquée pour ne pas trop perturber les gens venus pour prier. On repasse le tourniquet de sécurité pour diriger vers la vieille ville, son marché et son ambiance pesante.


Les habitations israéliennes sont parfois installées juste en surplomb de la rue, et les colons auraient pris l’habitude de jeter régulièrement leurs ordures directement sur les passants. Les Palestiniens ont donc dus grillager eux-mêmes leur rue pour éviter de se les prendre sur la tête, donnant une véritable impression de prison à ciel ouvert. L’après-midi, Eliyahu nuancera ce propos en parlant d’incidents très isolés, bien évidemment inacceptables, et nous fera remarquer, à juste titre, que nous n’avons constaté aucun jet de déchets pendant que nous étions là.

Suite à son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2017, un effort de restauration a été entrepris pour sauver le vieux Hébron, en piteux état, et certains bâtiments ont été entièrement rénovés tandis que d’autres restent en chantier. Mais un hypothétique futur meilleur pour la ville semble bien loin, quand on voit le nombre de rues bloquées par d’épais murs de béton pour séparer les quartiers palestiniens et la colonie.

côté palestinien puis côté israélien l’après-midi
On fait ensuite un petit détour par l’atelier d’un souffleur de verre. Hébron a en effet longtemps été une ville réputée pour la qualité de ces artisans, notamment en céramique. La tradition est toujours vivante aujourd’hui et

Enfin, la visite du côté palestinien se termine par un déjeuner dans une maison palestinienne, plutôt dans le genre usine à touristes que repas traditionnel. On en profite quand même pour discuter avec nos guides, comprendre leur vision du conflit et leurs désirs pour l’avenir.
DU CÔTÉ ISRAÉLIEN
Après ce déjeuner, on retraverse le checkpoint pour passer du côté contrôlé par l’armée israélienne, pour rejoindre Eliyahu. On se dirige vers le côté juif du caveau. Au passage on passe devant l’esplanade aménagée au niveau de la septième marche de l’escalier menant au monument. Pendant des siècles, c’est là où les juifs pouvaient le plus s’approcher du tombeau, seuls les musulmans étaient autorisés à prier à l’intérieur. Aujourd’hui, certains croyants s’arrêtent encore pour prier à cet endroit avant d’entrer.


Après ce passage rapide dans la partie juive du caveau, on se rend dans la rue Shuhada (des Martyrs). Celle qui était autrefois la rue la plus commerçante d’Hébron est aujourd’hui verrouillée par l’armée, désertée. Tous les magasins ont définitivement baissé leur lourd rideau de métal.

On se dirige ensuite vers différents lieux de la colonie, tous plus déprimants les uns que les autres. Une aire de jeu pour enfants entourée de hauts murs de béton, une plaque en mémoire d’un bébé tué par un sniper palestinien ou encore l’endroit où un soldat israélien a été filmé en train d’abattre de sang-froid un jeune palestinien neutralisé suite à une tentative d’attaque au couteau, ce qui entraînera une polémique nationale en Israël et une indignation internationale.

Notre petit groupe arrive ensuite à la synagogue Abraham Avinou. Cette petite synagogue du centre-ville était le cœur de la petite communauté juive d’Hébron depuis sa construction au XVIe siècle. Aujourd’hui restaurée, elle montre que l’histoire de la ville n’a pas toujours été faite de murs et de barbelés mais que, sans enjoliver à l’excès la situation évidemment, une coexistence entre juifs et musulmans y a été possible à une époque.

On se rend ensuite à Beit Hadassah. Ce bâtiment construit comme hôpital par l’ancienne communauté juive d’Hébron au XIXe siècle a été déserté lors de la période jordanienne (1948-1967) avant de devenir le premier centre d’implantation israélien après 1967. Aujourd’hui, il abrite notamment un musée retraçant l’histoire des juifs à Hébron jusqu’en 1929. Cette année-là, les tensions entre les communautés en Palestine mandataire britannique explosent et suite à de fausses rumeurs, 67 habitants juifs de la ville sont massacrés par des émeutiers nationalistes. Les survivants, dont plusieurs centaines ont été cachés et sauvés par leurs voisins arabes, fuiront Hébron pour des villes plus sûres.
La visite est aussi l’occasion d’échanger avec une habitante de la colonie, qui nous développe son point de vue et ses arguments, qui tranchent évidemment avec ceux de nos guides palestiniens ce matin. Sans juger les uns ou les autres, c’est l’occasion de mettre des visages, des vécus, sur les informations qui nous parviennent du conflit israélo-palestinien.

Enfin, on finit la journée sur le toit d’un bâtiment surplombant la ville qui s’illumine à l’heure de l’appel à la prière, semblant faussement paisible et loin de toutes ces tensions.

C’est l’heure de reprendre le bus pour Jérusalem, après cette journée qui donne matière à réfléchir, même si l’ensemble est assez déprimant et n’incite pas à imaginer un futur pacifique pour la ville. Même si participer à un tour organisé n’est pas dans mes habitudes, pour Hébron je le recommande vivement, pour une meilleure compréhension de la situation sur place, d’un côté comme de l’autre, et pour l’opportunité d’échanger avec ceux qui vivent littéralement le conflit au quotidien.
CÔTÉ PRATIQUE
Venir à Hébron
Venir indépendamment à Hébron est possible, à chacun de se renseigner si la situation sécuritaire le permet.
Deux options sont possibles : les bus Egged 380 à 383 desservent directement le caveau des Patriarches et la partie juive depuis la gare centrale de Jérusalem. Sinon, des services (minibus) palestiniens desservent la ville moderne depuis Bethléem ou d’autres villes palestiniennes comme Ramallah et Jéricho.
Sinon, Abraham Hostel propose toujours ce tour depuis Jérusalem trois fois par semaine : dimanche, mardi et jeudi. Les réservations peuvent ce faire directement sur leur site. Les citoyens israéliens, à qui l’armée interdit l’accès dans les villes palestiniennes, ne peuvent pas y prendre part.
Comme pour tout trajet entre Israël et la Cisjordanie, il est impératif d’avoir sur soi son passeport et la carte d’entrée dans le pays remise à la douane. Les contrôles sont systématiques en revenant vers le territoire israélien.






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