

Au sud de la Cisjordanie, Hébron ou al-Khalîl en arabe est la ville palestinienne la plus peuplée. Visiter Hébron, c’est plonger au coeur du conflit. À une quarantaine de kilomètres de Jérusalem, elle peut tristement se targuer d’être autant disputée entre les deux peuples que la Ville sainte. Dans cet article, j’essaye de revenir sur ma visite à Hébron de manière neutre. Je raconte les faits tels qu’ils m’ont été présentés, en tentant d’être conscient de mes propres biais.
DANS CET ARTICLE
🔎 ZOOM SUR – la poudrière d’Hébron
À Hébron, un lieu saint unique cristallise toutes les tensions. Les Juifs l’appellent la grotte de Makhpéla (מערת המכפלה) et les mususlmans l’appellent la mosquée Ibrahimi (الحرم الإبراهيمي). En français, on parle généralement de caveau des Patriaches. Pour tous, il s’agit de la sépulture du premier monothéiste Abraham, de son fils Isaac et de son petit-fils Jacob. Leurs épouses respectives y reposent également. Le judaïsme les vénère comme des patriarches et l’islam comme des prophètes.
Ce qui rend la situation à Hébron encore plus inextricable, c’est la présence de quelques centaines de colons juifs ultra-religieux en plein centre de la vieille ville. Ils y vivent depuis 1969, lourdement protégés par l’armée.

L’une des pages les plus noires de la ville s’est écrite en 1994, quand un colon s’est rendu à la mosquée et a ouvert le feu sur des fidèles en prières, tuant 29 d’entre eux. Avant cette date, juifs et musulmans y priaient encore côte-à-côte.
En 1997, Hébron passe sous administration palestinienne mais deux zones la divisent : H1 où vit la majorité de la population et H2, qui abrite le centre-ville, le caveau et les zones d’habitation juive. Les tensions religieuses et nationales sont exacerbées, et les affrontements entre les jeunes palestiniens et les soldats sont récurrents.
Pour ces raisons, je choisis de ne pas visiter Hébron par moi-même mais de prendre part à un tour organisé par l’auberge de jeunesse Abraham Hostel à Jérusalem. L’avantage, c’est que le tour offre aux voyageurs la possibilité d’explorer les deux facettes d’Hébron. Le côté arabe avec des guides palestiniens et la colonie israélienne avec un guide israélien.
Notre petit groupe rencontre donc Eliyahu, qui sera notre guide pour la partie israélienne de la ville, avant de rejoindre ensemble la gare routière de Jérusalem. De là, on emprunte le bus blindé qui dessert les colonies du Goush Etsion (bloc de colonies autour de Bethléem) et Kiryat Arba (la grande colonie à l’extérieur d’Hébron). Finalement, il termine enfin son trajet juste au pied du caveau.
DU CÔTÉ PALESTINIEN
La visite commencera aujourd’hui du côté palestinien de la ville. Après avoir rencontré Mohammed, notre guide palestinien, on passe rapidement un checkpoint militaire. Direction l’entrée du caveau dédié aux fidèles. En fonction de la situation du moment, l’entrée peut être interdite aux non-musulmans, mais ce jour-là, pas de soucis pour notre groupe. C’est l’une des seules mosquées palestiniennes que l’on puisse visiter en tant que touriste.



Pour éviter les tensions directes, une barrière divise hermétiquement l’intérieur du bâtiment en deux espaces. Une partie pour les musulmans, du côté des cénotaphes d’Isaac et son épouse Rebecca ; une partie pour les juifs, du côté des cénotaphes de Jacob et son épouse Léa. Abraham, la figure commune des trois religions monothéistes, repose quant à lui au milieu de deux espaces avec son épouse Sarah. Un épais grillage les entoure, pour que tous les croyants puissent s’en approcher.


On ressort rapidement de la mosquée pour ne pas trop perturber les gens venus pour prier. On repasse le tourniquet de sécurité pour diriger vers la vieille ville, son marché et son ambiance pesante.


Les habitations israéliennes sont parfois installées juste en surplomb de la rue. Les colons auraient pris l’habitude de jeter régulièrement leurs ordures directement sur les passants. Les Palestiniens ont donc dus grillager eux-mêmes leur rue pour éviter de se les prendre sur la tête, donnant une véritable impression de prison à ciel ouvert. L’après-midi, Eliyahu nuancera ce propos en parlant d’incidents isolés et inacceptables. À wjuste titre, que nous n’avons constaté aucun jet de déchets pendant que nous étions là.

Suite à son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2017, un effort de restauration a été entrepris pour sauver le vieux Hébron, en piteux état. Certains bâtiments ont été entièrement rénovés tandis que d’autres restent en chantier. Mais un hypothétique futur meilleur pour la ville semble bien loin, quand on voit le nombre de rues bloquées par d’épais murs de béton pour séparer les quartiers palestiniens et la colonie.

la même rue côté palestinien puis côté israélien l’après-midi
On fait ensuite un petit détour par l’atelier d’un souffleur de verre. Hébron a en effet longtemps été une ville réputée pour la qualité de ces artisans, notamment en céramique. Cette tradition est toujours vivante aujourd’hui. Ça fait du bien de s’éloigner du conflit, ne serait-ce qu’un moment !

Enfin, notre visite du côté palestinien se termine par un déjeuner dans une maison palestinienne. Plutôt dans le genre usine à touristes que repas traditionnel.On en profite quand même pour discuter avec nos guides, comprendre leur vision du conflit et leurs désirs pour l’avenir.

DU CÔTÉ ISRAÉLIEN
Après ce déjeuner, on retraverse le checkpoint pour passer du côté contrôlé par l’armée israélienne, pour rejoindre Eliyahu. On se dirige vers le côté juif du caveau. Au passage on passe devant l’esplanade aménagée au niveau de la septième marche de l’escalier menant au monument.

Pendant des siècles, c’est là où les juifs pouvaient le plus s’approcher du tombeau. Seuls les musulmans pouvaient prier à l’intérieur. Aujourd’hui, certains croyants s’arrêtent encore pour prier à cet endroit avant d’entrer.

Après un passage rapide dans la partie juive du caveau, on se rend dans la rue Shuhada (des Martyrs). Autrefois la rue la plus commerçante d’Hébron, elle est aujourd’hui verrouillée par l’armée, et désertée des habitants. Tous les magasins ont définitivement baissé leur lourd rideau de métal.

On se dirige ensuite vers différents lieux de la colonie, tous plus déprimants les uns que les autres. Une aire de jeu pour enfants entourée de hauts murs de béton, une plaque en mémoire d’un bébé tué par un sniper palestinien ou encore l’endroit où un soldat israélien a été filmé en train d’abattre de sang-froid un jeune palestinien neutralisé suite à une tentative d’attaque au couteau. Ce qui avait entraîné une polémique nationale en Israël et une indignation internationale.

Notre petit groupe arrive ensuite à la synagogue Abraham Avinou. Cette petite synagogue du centre-ville était celle de la petite communauté juive d’Hébron depuis sa construction au XVIe siècle. Aujourd’hui restaurée, elle montre que l’histoire de la ville n’a pas toujours été faite de murs et de barbelés. Sans enjoliver à l’excès la situation évidemment, une coexistence entre juifs et musulmans y a été possible à une époque.

On se rend ensuite à Beit Hadassah. Ce bâtiment servait d’hôpital pour l’ancienne communauté juive d’Hébron au XIXe siècle. Déserté lors de la période jordanienne (1948-1967), il deviendra le premier centre d’implantation israélien après 1967. Aujourd’hui, il abrite notamment un musée retraçant l’histoire des juifs à Hébron jusqu’en 1929. Cette année-là, les tensions entre les communautés en Palestine mandataire britannique explosent et suite à de fausses rumeurs, 67 habitants juifs de la ville sont massacrés par des émeutiers nationalistes. Les survivants, certains cachés et sauvés par leurs voisins arabes, fuiront Hébron pour des villes plus sûres.
La visite est aussi l’occasion d’échanger avec une habitante de la colonie, qui nous développe son point de vue et ses arguments, qui tranchent évidemment avec ceux de nos guides palestiniens ce matin. Sans juger les uns ou les autres, c’est l’occasion de mettre des visages, des vécus, sur les informations qui nous parviennent du conflit israélo-palestinien.

Enfin, on finit la journée sur le toit d’un bâtiment surplombant la ville qui s’illumine à l’heure de l’appel à la prière, semblant faussement paisible et loin de toutes ces tensions.

C’est l’heure de reprendre le bus pour Jérusalem, après cette journée qui donne matière à réfléchir. L’ensemble est assez déprimant. Les positions des uns et des autres semblent irréconciliables et n’incitent pas à imaginer un futur pacifique pour la ville.
CÔTÉ PRATIQUE
🚌 Venir à Hébron
Venir indépendamment à Hébron est possible, à chacun de se renseigner si la situation sécuritaire le permet.
Deux options sont possibles : les bus Egged 380 à 383 desservent directement le caveau des Patriarches et la partie juive depuis la gare centrale de Jérusalem. Sinon, des services (minibus) palestiniens desservent la ville moderne depuis Bethléem ou d’autres villes palestiniennes comme Ramallah et Jéricho.
Sinon, Abraham Hostel propose toujours ce tour depuis Jérusalem trois fois par semaine : dimanche, mardi et jeudi. Les réservations peuvent ce faire directement sur leur site. Les citoyens israéliens, à qui l’armée interdit l’accès dans les villes palestiniennes, ne peuvent pas y prendre part.
⚠️ Comme pour tout trajet entre Israël et la Cisjordanie, il faut impérativement avoir sur soi son passeport et la carte d’entrée dans le pays remise à la douane. Les contrôles sont systématiques en revenant vers le territoire israélien.
Même si participer à un tour organisé n’est pas dans mes habitudes, pour Hébron je le recommande vivement, pour une meilleure compréhension de la situation sur place, d’un côté comme de l’autre, et pour l’opportunité d’échanger avec ceux qui vivent littéralement le conflit au quotidien.






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